J’ai survécu à la vieillesse

« Non, Brenda, on ne pense pas à ces choses là quand on a 40 ans. Ce sont des oubliettes pour plus tard…on se dit, en se croisant les doigts derrière le dos, que pour nous les choses vont probablement se passer différemment. »

Camilero inspire bruyamment, soupire et se soulève de sa chaise droite.

« Mais tu sais, si tu n ‘essaies plus de me convaincre que je dois accepter, je vais revenir te voir. Parce que je te trouve très gentille et parce que tu es jolie. »

Il a un sourire dans la voix.

Brenda le regarde en baissant les yeux, comme si elle avait des rayons au travers du front et pouvait le scruter sans qu’il le perçoive.

-Je suis vraiment désolée Camilero, je ne voulais pas te blesser.

-Je ne suis pas blessé Brenda. Je viens de te dire que je n’accepterai jamais la vieillesse, que ce n’est pas moi qui ai inventé ça et que ça n’a pas de sens ni de place dans ma conscience.

Il lui tourne le dos et se dirige tranquillement vers les battants de bois qui mènent au patio communautaire. Ses pas, sans traîner, sont lourds et agacés.

-Camilero, on se voit à la salle à dîner ?

Il lui lance sans se retourner, comme s’il voyait aussi à travers son propre occiput :

-C’est bien changé n’est-ce pas ? L’horaire d’automne, 11h45 ?

Sans attendre sa réponse, il sort, appuyé sur sa cane de bois tordu.

La vieillesse, c’est le temps où l’on ment beaucoup moins et n’obéit presque plus.

Jean de la Rinche

De l’autre côté des battants blonds et roux, Camilero dégage son torse enfoui dans un lainage à carreaux et lève la tête vers l’immense fenêtre qui observe la montagne en permanence. Ce matin-là, Dieu a une surprise pour lui.

Une sorte de mouvement de vol, curieusement léger et rapide, capte son regard, au loin. Comme si l’objet était à la fois proche et distant. Camilero inspire bruyamment et cherche à suivre des yeux le mouvement incessant. Une forme se précise dans le dessin que fait l’objet en bougeant. C’est une flamme, une sorte de feu représenté par les battements d’ailes acharnés et l’insistance de l’horizon à supporter le geste. Impossible à décrire pour l’observateur non averti mais pour Camilero, qui a déjà vu ce symbole, c’est un indice qu’on s’adresse à lui individuellement.

Il s’appuie sur sa cane à droite et sort de sa main gauche un mouchoir fin, sans le déplier. Il le secoue, pour l’ouvrir, et le passe sur sa bouche.

-Oh, mon Dieu, te revoilà !

L’oiseau au loin prend maintenant la direction de la résidence et, de vigoureux battements d’ailes, se retrouve bientôt sur la berge du petit étang. Posé, il est majestueux. Blanc, duveteux, ÉNORME, il est rieur et le regarde. S’approche.

-Tu es au rendez-vous Camilero ! J’ai apporté tout ce qu’il faut. Viens-tu ?

L’homme s’approche à petits pas, empruntant le sentier de terre battue. Les longues herbes molles oscillent, encore mouillées de la petite bruine de dix heures, et effleurent son pantalon d’étoffe. Lorsqu’il arrive à la hauteur de l’oiseau, celui-ci l’approche et glisse, de son bec vers sa main, un petit objet.

-Tiens, c’est pour toi. Ça te servira de point de repère.

Camilero prend l’anneau métallique entre ses doigts, le glisse dans son index gauche. Puis, il caresse le grand oiseau, avec un plaisir évident. Les plumes blanches craquent sous ses doigts, et le velouté du duvet amortit la poussée de sa main, la renvoie vers la surface. Il ne parle pas. Il est visiblement ému.

-Où est-ce qu’on s’installe ?

L’oiseau lui fait signe de son bec orangé et Camilero engage le pas vers la petite rive caillouteuse. Sa cane s’est soudain détordue, elle le supporte à peine, comme si Camilero avait regagné une force et se redressait lui-même. Elle en est toute ébahie…

Cet instant ne se décrit pas. C’est un moment pudique, unique et secret. Ce qui se passe à ce moment reste dans le registre des initiés. Mais lorsque Camilero se retourne pour rentrer dîner, quelques quarts d’heure plus tard, son corps a changé. Il porte sa cane sur l’épaule, comme un balluchon à venir, et balance ses pas d’un côté à l’autre du chemin, dans un rythme de marche qu’il avait oublié.

Quelques jours passent, quelques semaines. Quelque chose de menaçant pour l’entourage de la résidence…Camilero n’est plus le même. Il sourit souvent, il rit même, il se lève en trombe, n’a plus besoin d’aide pour se laver. Refuse les navets délavés qui accompagnent le plat en sauce et le gâteau sec au dessert. Lorsque Brenda lui demande ce qu’il a fait aujourd’hui, il dit :

-J’ai construit Brenda, j’ai construit.

Et il pouffe de rire. Il est maintenant accompagné.

Dans l’année qui suit, Camilero déménage au village. Bien sûr tout le monde le connaît, tout le monde sait qu’il a plus de 90 ans. Mais il trouve quand même un travail au bar populaire, pour nettoyer les tables et ranger les bouteilles. Avec sa pension, c’est fantastique, il arrive bien. Il ne se fait plus livrer ses aliments, il va les choisir et les cuisine chez lui, lui-même.

Ses 4 enfants n’en reviennent pas. Deux lui faussent compagnie, incapables d’admettre que leur père a rajeuni d’au moins 40 ans, qu’il est pratiquement plus jeune qu’eux. Les deux autres rigolent avec lui et viennent le voir, développant une autre relation que celle qu’ils ont jamais connue avec lui. Comment pourrait-on avoir le même âge, la même apparence physique que son propre père et continuer à se sentir d’une autre génération ??

Brenda vient le visiter de temps en temps. Comme elle est la directrice de la résidence, tout cela la chavire et elle commence à imaginer ce que deviendrait sa propre vie si tous les vieux de la résidence commençaient à suivre l’exemple de Camilero.

Au pire, mon histoire vous ennuie. Elle peut peut-être vous amuser. Toutefois, que feriez-vous si elle devenait réalité ? Que votre père guérirait de sa tristesse chronique, se mêlerait à nouveau au chaos collectif, choisirait sa propre nourriture sans que vous l’ayez approuvée, n’aurait plus de médecin de famille ni d’optométriste et n’en aurait d’ailleurs plus besoin, pas plus que de dentiste ou de plan funéraire ? Comment accepteriez-vous les nouvelles positions qu’auraient les gens entre eux puisqu’il n’y aurait plus ce besoin de « protéger » les vieux, qui seraient tout à fait aptes à le faire eux-mêmes ? Et si ce jour pouvait arriver ?

La faculté de se mettre dans la peau des autres et de réfléchir à la manière dont on agirait à leur place est très utile si on veut apprendre à aimer quelqu’un.

Dalai Lama

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